1862 - 1959

mis à jour le 23 juillet 2014


Lorsque je repense à la distillerie SIMON-AÎNÉ, c'est tout un pan de mon enfance qui me revient. J'y ai en effet passé pratiquement toutes mes vacances, chaque été, auprès de mes grands-parents maternels et je peux encore sentir l'odeur pénétrante du cassis ou des oranges macérées qui embaumait tout le jardin autour des bâtiments.

la distillerie au début du XXè siècle, avec la maison sur la droite


c'est moi, sur les genoux de grand'mère, en 1944


HISTOIRE

Selon Claude Elly, ancien journaliste au "Courrier de Saône et Loire" avec qui j'ai pris contact, mais qui n'a pu m'éclairer (19 spécialités bourguignonnes du temps passé - parution du 6 septembre 1977) la distillerie SIMON-AÎNÉ aurait été fondée en 1862 (ou du moins elle commercialisait une liqueur de prunelle en cruchon, depuis 1862). À cette date mon arrière-grand-père Jean-François SIMON, dit "Simon Aîné", qui semble bien en être le fondateur n'avait que 16 ans.

C'était le fils de Géraud-Étienne Simon, instituteur, puis propriétaire terrien à Luzinay (commune proche de Vienne - Isère) mais qui était  originaire de Serpaize (Isère).


Portrait de Géraud-Étienne Simon

L'origine de la famille Simon est toutefois dans l'est du département de la Creuse (Mérinchal et Saint-Bard. Vous pouvez jeter un œil sur la page qui lui est consacrée). Jean-François SIMON avait épousé en premières noces Joséphine Benoît, de Pont-de-Vaux (Ain) dont il avait eu 8 enfants et qui est décédée à l'âge de 30 ans, puis en secondes noces la cousine germaine de sa première épouse, Louise-Sophie Benoît qui lui a donné 4 autres enfants: la descendance était bien assurée!

Selon des souvenirs conservés dans la famille (mais qui sont très discutables), Jean-François SIMON aurait quitté très jeune la maison familiale, car il s'entendait mal avec son père. Il aurait alors trouvé du travail dans une distillerie où il a appris le métier et fini par prendre une telle influence sur son patron qu'il a pu en obtenir la communication de ses secrets de fabrication et créer sa propre entreprise (à seulement 16 ans!).


Jean-François SImon à 40 ans

Peut-être est-ce la raison pour laquelle, instruite par l'expérience, la famille SIMON telle que je l'ai connue dans mon enfance, ne buvait que de l'eau, sauf à déboucher une bonne bouteille dans les très grandes occasions (comme ci-dessous, en 1903).

Car la cave du grand-père était fabuleuse et, paraît-il, une des plus belles de Bourgogne... J'ai entendu raconter à ce propos une anecdote: lorsque Étienne Simon, mon grand-père, a fait son service militaire, il a été appelé lors de son incorporation par son colonel qui lui aurait dit: "vous êtes bien le fils de Simon Aîné, distillateur à Chalon? alors vous devez vous y connaître en vins de Bourgogne". Mon grand père, très intimidé et ne sachant trop que répondre, son colonel lui proposa de visiter sa cave personnelle, dont il était très fier, et lui donner son avis. Étienne Simon, après avoir vu la cave aurait donné à son supérieur quelques conseils si judicieux qu'il fit tout son service militaire comme sommelier personnel du colonel!


Jean-François Simon

Je sais donc bien peu de choses sur lui et encore moins sur les conditions dans lesquelles il a été amené à devenir distillateur. Il ne semble n'avoir aucun lien de parenté avec ce SIMON-AÎNÉ qui exploitait déjà en 1833, en association avec Auguste JULLIEN, une distillerie d'absinthe à Pontarlier dans les locaux de l'ancien couvent des Bernardines, sous l'appellation "Fabrique d'Absynthe du Roi".

J'ai recherché quelle était la distillerie où il avait fait son apprentissage. Il a vécu à Pont-de-Vaux, dans l'Ain, au moins à partir de 1871, date de son mariage avec Joséphine Benoît (l'acte de mariage dit déjà qu'il est distillateur). Au recensement de 1876, il habitait 15 Grand-Rue et c'est là que sont nés ses 4 premiers enfants.


Recensement de 1876. Au même numéro de rue habitent Jean-François Simon, son épouse et ses deux premiers enfants
mais également la famille de ses beaux-parents et futurs beaux-parents (il épousera successivement deux cousines germaines)


vues ancienne et actuelle (Google) du 15 Grand-Rue (maintenant rue Maréchal de Lattre de Tassigny) à Pont-de-Vaux
la maison habitée par Jean-François Simon et sa famille a disparu. Elle a été remplacée par un bâtiment plus bas occupé par une banque
sur la carte postale, cela correspond au serrurier, dont on voit la clef en enseigne, au coiffeur et au magasin Cabuteau

Tout porte donc à penser que la distillerie se trouvait également à Pont-de-Vaux, et probablement au 15 Grand-Rue (lorsque la distillerie déménagera à Chalon-sur-Saône elle se trouvera également, pendant plusieurs années, au domicile de Jean-François Simon). Je n'ai trouvé trace dans cette ville, à cette époque, que de trois distilleries (mais il peut y en avoir eu d'autres):

- la distillerie Garnier et fils, qui ne semble guère avoir laissé de souvenirs mais dont l'existence est attestée par ce pyrogène, en vente sur internet, qui évoque irrésistiblement ceux distribués en grand nombre par la distillerie Simon-Aîné par la suite (il existe en France au moins deux autres distilleries Garnier, mais elles ne sont pas à Pont-de-Vaux)

- la distillerie Henri Martin, dite "Distillerie Bressane", plus connue et attestée par cette carte postale, ce tapis de jeux et cette publicité de 1912, dont la production évoque celle de la distillerie Simon-Aîné: une spécialité de liqueur de prunelle, une liqueur digestive (la dorée) évoquant le Suc Simon, du marc, du curaçao, des crèmes diverses et des vins de Bourgogne. Mais tout cela est bien classique, au demeurant et ne peut servir de preuve ni même d'indice. Ceci d'autant plus que je viens de trouver l'en-tête d'un courrier de cette distillerie, qui indique qu'elle a été fondée en 1866; quatre ans, par conséquent, après la distillerie Simon-Aîné.


Et enfin, la distillerie Pain-Fils, dont j'ignore à quand elle remonte, qui semble être surtout un marchand de vins et liqueurs en gros, assortie d'une petite distillerie. Il s'agit d'un établissement probablement plus ancien que la distillerie Bressane, comme l'indique une médaille à l'effigie de Napoléon III et une autre à celle de la reine Victoria jeune. Cette étiquette, qui daterait du milieu du XIXè siècle selon un collectionneur spécialisé, prouverait également l'ancienneté de la distillerie Pain-Fils.

Chez eux également on trouve une spécialité dite "le Grand Som" (du nom d'un sommet de la Grande-Chartreuse) déclinée en trois versions: verte, jaune et blanche. Comme quoi l'idée était dans l'air. On y fabriquait également de l'absinthe. C'est cette distillerie Pain-Fils qui me paraît être la candidate la plus sérieuse comme endroit où Jean-François Simon a fait son apprentissage, mais la recherche reste ouverte.

Toujours est-il qu'en 1879 (17 ans par conséquent après la création de sa distillerie) Jean-François Simon est allé vivre à Chalon-sur-Saône, rue des Carmélites (non loin de la rue de la Motte, où ont été édifiés ensuite les bâtiments que j'ai connus dans mon enfance) où est née sa fille Jeanne, puis rue des Lancharres où sont nés Joseph, Joséphine et Francisque. Les deux filles qui suivent: Marie et Marguerite sont nées à Pont-de-Vaux mais leur acte de naissance dit que leur père, distillateur, réside à Chalon-sur-Saône, rue de Lyon. Et c'est rue de Lyon où naissent ses deux derniers enfants: Pierre et Gabrielle.

La distillerie Simon-Aîné de Chalon-sur-Saône apparaît donc comme la suite d'une distillerie plus ancienne à laquelle Jean-François Simon avait donné son nom et dont tous les papiers commerciaux indiquent une fondation en 1862. Cette distillerie est présentée au début comme étant essentiellement fabricant d'absinthe.Voir ci-après une facture signée F. Simon Aîné, du 19 novembre 1892 où la distillerie se plaint d'un envoi de deux balles de fenouil - utilisé dans la fabrication de l'absinthe - de mauvaise qualité). J'ai moi-même eu l'occasion de déguster une bouteille d'absinthe Simon-Aîné trouvée dans le fond de la cave de mon grand-père, dans les règles, avec la cuillère spéciale, dite "feuille ou pelle d'absinthe" et le morceau de sucre, inventé en 1843 par Jacob Christoph Rad (jusque là on cassait des pains de sucre).


une "feuille d'absinthe" qui, à Chalon, a probablement servi à la dégustation de produits Simon-Aîné

Une facture plus ancienne, de 1884 mentionne "Distillerie d'Absinthe Suisse": un terme générique, l'absinthe étant sans conteste une invention suisse.

Une très ancienne publicité de la maison SIMON AÎNÉ (1882 d'après son vendeur sur eBay) que j'ai acquise, donne comme adresse pour la distillerie 5, rue des Lancharres et 9, rue de Lyon (là où sont nés 3 des enfants de Jean-François). Il est donc probable qu'elle se trouvait à l'angle de ces deux rues, avant la construction de l'usine et de la maison que j'ai connues. Il est amusant de noter qu'elle propose un "extrait d'absinthe suisse perfectionnée"


de la même époque une publicité de la maison Bonnaud, de Nantes, reprend les mêmes produits,
mais sous une présentation légèrement différente (la marjolaine est en bouteille et non en cruchon)

Nous retrouvons encore ces produits sur une publicité un peu plus ancienne de 1890 qui, toutefois, ne donne pas l'adresse de la distillerie à Chalon-sur-Saône. Elle a, par contre, déjà à Paris un agent Faubourg Poissonnière et un dépositaire, rue de Richelieu.

Nous savons donc que la distillerie SIMON AÎNÉ a été crée en 1862. Or, en 1862, Jean-François SIMON n'avait que 16 ans; c'est une peu jeune, mais pourquoi pas? Nous savons aussi qu'il a habité  Pont-de-Vaux jusqu'en 1878. Ce qui voudrait dire que la distillerie, probablement très modeste à ses débuts, a été créée à Pont-de-Vaux. Un article des "Chroniques Chalonnaises" de 2002, conservé aux archives de Chalon-sur-Saône, semble confirmer le fait.

On retrouve ensuite la distillerie Simon-Aîné en 1879 à Chalon-sur-Saône, rues de Lancharres et de Lyon (également dans des bâtiments peu étendus) avant qu'elle ne déménage à l'angle de la rue de la Motte et de la place de Beaune - sur un terrain acquis par Jean-François SIMON entre 1898 (l'acte de naissance de Gabrielle, dernier enfant de Jean-François Simon, est rue de Lyon) et 1902, date de la première photo datée que nous ayons des bâtiments.


état actuel de l'ancienne distillerie Simon-Aîné
à gauche 5 rue des Lancharres, à droite 9 rue de Lyon


extrait du cadastre napoléonien de 1829 avec l'emplacement approximatif du terrain où a été édifié la nouvelle distillerie,
à l'angle de la place Saint-André (devenue place de Beaune) et de la rue de la Motte


DESCRIPTION

La distillerie Simon-Aîné était située en ville, à l'extrémité de la place de Beaune, face au kiosque à musique, à l'angle de la rue de la Motte et de la rue de Belfort. On reconnaît sur cette carte postale, dans le fond, l'entrée des bureaux et la cheminée de la distillerie.

Elle se trouvait dans un beau jardin. Je sens encore l'odeur très particulière des noyers d'Amérique dont une rangée séparait l'usine de la maison habitée par Jean François SIMON, puis par son fils aîné Étienne, mon grand-père, qui avait pris sa succession après la guerre 14-18. Cette maison a été démolie lors du percement de la rue Colette, en 1973. À sa place s'élève actuellement un grand immeuble.

Le bulletin n°53 (octobre 2009) de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Chalon-sur-Saône, en grande partie consacré à l'histoire de la distillerie Simon-Aîné, donne les précisions suivants: "Les bâtiments de la distillerie sont restés à l'abandon, après le dépôt de bilan de la société Simon-Aîné, avant de retrouver une nouvelle vie avec l'installation, à la fin des années 1960, de la succursale d'un chaîne de quincaillerie et électro-ménager: Caténa. C'est ce magasin de 1000 m2 qui a spectaculairement brûlé le 8 avril 1972 avant d'être rasé pour la construction du grand immeuble, au rez-de-chaussée duquel se trouve aujourd'hui une agence de la Caisse d'épargne."


L'emplacement actuel (04° 51' 42" E - 46° 47' 05" N), vu par Géoportail


même prise de vue que la carte postale en haut de la page, mais actuellement (Google Street View)


la maison en 1903


 
la terrasse en pignon, en 1908

niveau jardin - communs
 
niveau rez-de-chaussée

Cette maison était un bel exemple de "maison de maître" de la fin du 19ème siècle. Elle comportait 4 niveaux: d'abord les communs en contrebas (buanderie, chaufferie et cuisine reliée par un monte-plats à l'office sis au rez-de-chaussée, près de la salle à manger). Ce sous-sol était au niveau de la rue de la Motte et accessible pour les livraisons et pour les sorties "sans façon". L'imposant rez-de-chaussée était desservi par une allée en pente douce, venant du portail d'angle donnant sur la place de Beaune. Il était bordé par un balcon-terrasse auquel on accédait depuis le jardin par un majestueux escalier double et par une seconde terrasse en pignon. C"était "l'étage noble" et de réceptions (les cuisines étaient en dessous, dans le communs, déservies par un monte-charge), puis un 2ème étage et des combles. C'est dans les pièces d'apparat (salle à manger, vaste salon) qu'a eu lieu en 1903 la réception de mariage de mes grands-parents et plus tard, en 1931, celle de mes parents. Mes grands parents furent logés au premier étage, dans un appartement de qualité dont je me souviens encore fort bien. Le dernier étage, qui était un comble "à la Mansard" abrita quelques années durant ma grand-tante Jeanne Simon, épouse de Laurent Pelletier. Ils y élevèrent leurs enfants. De la sorte, cette grande maison familiale se trouvait en permanence pleine de frères, sœurs et cousins qui ont conservé un souvenir attendri de cette époque. Lorsque Jean-François Simon décéda, en 1916, sa veuve continua à occuper le sous-sol et le rez-de-chaussée, avec ses enfants encore célibataires et son frère Francisque Benoît; ce jusqu'à son départ pour Givry. Je n'ai pas connu cela. Lorsque j'étais petit, mes grands parents n'occupaient plus que le premier étage et quelques dépendances au rez-de-chaussée; le reste était loué à des personnes étrangères à la famille.

 

le salon et la salle à manger du 1er étage en 1918


vue du côté rue de la Motte, lors de l'inondation de 1910
la maison se trouve sur la gauche de la photo, suivie par sa terrasse au 1er étage

La distillerie, en forme de L, faisait face à la façade au balcon. Elle se composait d'un premier corps de bâtiment, accessible depuis la place de Beaune, où se trouvait l'administration.


la distillerie et la maison, nouvellement édifiées, en 1902


le même point de vue actuellement (Google Street View)


entrée de la distillerie, avec la maison sur la droite
toujours à peu près sous le même angle


Une autre vue, avec la rue de Belfort, qui semble être de1906 d'après l'affranchissement


le même endroit lors de la fête de la République de 1913


à peu près la même vue en 1926


le défilé du carnaval de Chalon passant devant la distillerie

Plus tard, la façade des bureaux a été modifiée et on y a ajouté un perron.

   

maman et ses plus jeunes sœurs devant l'entrée des bureaux

J'ai souvenir d'une vaste pièce meublée de bureaux et de classeurs en bois sombre, dans le fond de laquelle ouvraient les bureaux du directeur et de son fondé de pouvoir, séparés du reste des employés par une estrade (si mes souvenirs d'enfants sont exacts). Mais je n'avais que rarement le droit de pénétrer dans ce sanctuaire. On m'a raconté que maman, petite, aimait à venir y voir travailler la comptable, qui additionnait de longues colonnes de chiffres plus vite que l'œil ne pouvait les lire. Maman était très impressionnée et s'entrainait en cachette pour pouvoir en faire autant. Un beau jour, sûre d'elle, elle laissa entendre à la comptable que cela ne devait pas être bien difficile de compter aussi vite. Amusée la comptable lui donna à additionner une page de chiffres et maman, l'air faussement modeste, fit l'addition aussi vite que la comptable, qui en resta ébahie. Maman avait eu sa petite heure de gloire...

Derrière les bureaux il y avait deux vastes ateliers, réservés à l'embouteillage et à l'étiquetage. Toute cela se faisait encore de façon très artisanale. Les bouchons et leur collerette d'étain étaient placés à la main dans une presse à levier et les étiquettes collés une par une.

Sur cette photo, probablement également prise en 1902 à l'entrée des entrepôts, figurent les employés de la distillerie, avec leurs instruments. On y voit en particulier les presses à boucher et cacheter les bouteilles; je les ai vues encore en fonction, dans mon enfance et ai même eu le privilège de m'en servir.

Un second bâtiment perpendiculaire aux bureaux, tout en longueur sur deux niveaux, abritait les entrepôts, les quais de livraison et la distillerie proprement dite. Là, il m'arrivait parfois d'y rentrer, bien que cela me soit interdit à cause de la présence d'une redoutable monte-charges dans la trémie duquel j'aurais pu tomber.


les entrepôts

A l'angle des bureaux et des entrepôts il y avait le "saint des saints": la distillerie proprement dite. Un grand four de briques, avec des portes en fer noir, servait à chauffer. Il était surmonté d'une haute cheminée de briques, visible dans tout le quartier et dont la fumée revenait parfois désagréablement vers la maison.


l'entrée de la chaufferie en 1910

Juste derrière le four, mais dans une autre salle, se trouvait plusieurs beaux alambics de cuivre rouge et, en face, trois grandes cuves, également en cuivre, où les fruits macéraient dans l'alcool.


la chaufferie et les ateliers en 1903

Je regrette vivement de n'avoir aucune photographie de l'intérieur de la distillerie car ce bel ensemble industriel de la fin du 19ème siècle était une vraie pièce de musée. En zoomant sur les fenêtres de la vue ci-dessus on arrive toutefois, après traitement, à distinguer les alambics.


Et au hasard de l'album de famille, un autre détail de 1923 montrant qu'il y a eu des modifications (un nouvel appareil est visible par la fenêtre du centre).

Mais sur une autre photographie, de 1934,cet appareil a été remplacé.

L'odeur de liqueur était pénétrante et, dans mes souvenirs de petit enfant, particulièrement attirante. Je n'étais d'ailleurs pas le seul à penser cela puisqu'il est arrivé qu'un essaim d'abeilles vienne s'y engloutir et s'y noyer, heureuses et comblées. Maman m'a raconté qu'étant gamine, elle avait un cousin particulièrement déluré qui avait fait le pari de faire pipi dans les cuves. Il y serait arrivé après être monté sur le toit et avoir retiré quelques tuiles! Qu'a t-on fait alors du contenu des cuves? Je l'ignore et je ne pense pas que les enfants se soient vantés de cet exploit. Par contre on m'a raconté que les fonds de cuve, une ou deux fois par an, étaient mélangés et revendus à bas prix dans les cafés de la région sous l'appellation de "n'importe quoi".

- Que prendrez-vous?
- Oh, n'importe quoi.
- Je vous l'apporte, monsieur.

Cela faisait sourire.



LES PRODUITS
Suc bourguignon, nectar Simon et suc Simon

La production de la distillerie était variée et toujours de très grande qualité. Le produit vedette était une liqueur à base de plantes, proche de la "Chartreuse" qui était vendue, sous l'appellation de "Suc Simon", en deux versions: jaune (43°) et verte (56°). Ce produit s'est appelé au départ "Suc Bourguignon", mais on trouve à la même époque le "Nectar Simon", d'une présentation un peu différente. Sur la publicité reproduite en haut de cette page il est question de "Marjolaine, verte, jaune, blanche" qui est très probablement l'ancêtre du Suc Simon. Il est écrit sous la représentation de cette marjolaine en cruchon: "ces trois liqueurs sont identiques de fabrication, finesse et parfum aux produits des Chartreux"; cet aveux implicite met fin à toutes les controverses puisque la commercialisation de la chartreuse est attestée depuis  1737 et que sa composition était un secret de polichinelle depuis que Napoléon Ier l'avait officiellement diffusée.

Les documents graphiques - factures, courrier, affiches - antérieurs à 1902 font état de "Suc Bourguignon" et/ou de "Nectar Simon". À partir des 1904 (pour les documents que j'ai trouvés, voir la publicité ci-après), le mot "Bourguignon" se fait tout petit, coincé entre "Suc' et "Simon", puis finira par disparaître totalement, dans les années 20. Je pense que cette période a été l'occasion d'une refonte des recettes, le "Suc Simon", jaune et vert, reprenant, soit la recette du "Suc Bourguignon", soit étant des adaptations des deux produits précédents. La création du "Suc Simon" coïnciderait ainsi plus ou moins avec la construction de la nouvelle distillerie, place de Beaune dont la représentation commence d'ailleurs à apparaître sur les en-têtes de factures et courrier à cette époque.


encart publicitaire de 1904: il est déjà question de Suc (Bourguignon) Simon
mais le nectar Simon est devenu "Liqueur Simon verte ou jaune", vendu un peu moins cher que le suc.


détail de l'étiquette collée sur ce document; une mention ventant les vertus médicinales du produit nous semble amusante, à présent:
"Ce SUC GÉNÉREUX doit se trouver dans toutes les familles soucieuses de leur santé"


sur les présentations plus récentes, le mot "Bourguignon" a totalement disparu

Le Suc Simon faisait parfois l'objet d'une présentation plus personnalisée, en version limitée, comme ce cruchon de grès flammé.

Les plus anciennes publicités parlent de "Suc Bourguignon" comme en témoigne ces croquis humoristiques de SAB parus dans le CHARIVARI en 1894 ainsi que le sceau de cette bouteille (hélas vide).




On trouve également de la publicité pour le "Nectar Simon" comme on le voit sur cette petite carte de bar


sur cette carte la dénomination est encore "Nectar Simon"


et sur cette autre carte et ce sous-mains, plus récents, il est déjà question de "Suc Simon"


 tandis que sur cette publicité de 1909 cohabitent encore nectar et suc Simon
(la preuve que ce ne sont pas exactement les mêmes recettes)


à peu près à la même époque, ce papier à lettre de l'épicerie Marius Pin à Bourg-en-Bresse
mentionne qu'elle vend du Suc Simon


une autre publicité découpée dans une revue, pour le "suc Simon", datant de 1911. Le mot "Bourguignon" y est encore visible


la bouteille de Suc Simon et sa mignonnette

Mais il devient de plus en plus difficile d'en dénicher des bouteilles encore pleines... À défaut et si vous voulez vous faire une idée, ce qui ressemble le plus au Suc Simon est à mon avis, en dehors de la chartreuse dont elle est une copie, l'Élixir d'Armorique de la distillerie Warengheim: une liqueur dont l'origine est aussi ancienne (1902) et qui a reçu de nombreuses médailles. J'y retrouve à peu de chose près la saveur que le Suc Simon a laissé dans ma mémoire. Cette liqueur est toutefois actuellement à base de whisky alors que le Suc-Simon comportait, je crois me souvenir, du vieux cognac que, par ailleurs, la distillerie Simon Aîné commercialisait. Une affiche précise qu'il est fait à partir "d'alcool vieux pur vin", ce qui exclu tout autre produit.

La liqueur de prunelles

La production de la distillerie, toutefois, était loin de se limiter au suc-simon et comprenait également de nombreuses autres liqueurs de fruits dont il reste encore dans la famille quelques bouteilles pleines et des cruchons de grès joliment décorés (modèles déposés par l'entreprise Langeron à Pouilloux - cf "Le courrier de Saône et Loire du 6 septembre 1977). Un de ses autres grands succès était la liqueur de prunelles, dont on dit qu'elle a été mise au point par un autre distillateur chalonnais (distillerie Gaston NALTET-MENAND 27 rue du Temple) selon une recette trouvée par hasard par un cousin BARRAULT pharmacien, de Buxy, commercialisée en 1842, puis largement copiée (mais la société Simon Aîné en revendique également la découverte, sur divers documents). Elle était présentée dans un joli cruchon en grès émaillé, bleu et blanc, avec bouchon en grès bleu (la prunelle Naltet avait pratiquement la même présentation mais le bouchon était de couleur différente.




cruchons de prunelle Simon-Aîné


les mêmes en miniature

Tout comme la liqueur de prunelles Simon-Aîné celle de la distillerie Naltet avait également une présentation plus simple, en cruchon droit. Il est indéniable que Jean-François SIMON avait plagié sans le moindre état d'âme; à moins que ce ne soit le contraire... Mais il faut bien reconnaître, à son excuse, qu'il est loin d'avoir été le seul à le faire. Toutefois la publicité de 1890 reproduite plus haut représente déjà un cruchon de prunelle Simon. Les deux distilleries étaient d'ailleurs voisines puisque, dans la rue de Lyon, les rues des Lancharres et du Temple se suivent.


situations respectives des deux distilleries (GoogleMap)

René JEANNIN-NALTET, descendant de Thomas NALTET me dit que, d'après quelques informations locales, qui m'ont été confirmées par une cousine, son oncle Maurice NALTET (fils de Gaston NALTET), ayant quitté l'armée de l'Air en 1919 serait entré dans l'entreprise SIMON-AÎNÉ à cette date et y serait resté jusqu'en 1928; il est probable qu'il a apporté avec lui la recette authentique de cette liqueur et que ce qui a ensuite été commercialisé était issu des deux recettes. Après la liquidation de la société Simon-Aîné, la fabrication de la liqueur de prunelle a été reprise par la société  Lejay-Lagoute (dont la famille était devenu majoritaire dans la société SIMON-AÎNÉ à cette époque - voir en fin de page), qui en a revendu en 2009 les droits à Thierry JEANNIN-NALTET (4 rue de Jamproies - 71640 Mercurey) lequel souhaiterait en poursuivre la fabrication et la diffusion suivant la recette et les présentations traditionnelles (mais il ne semble pas avoir donné suite à ce projet).


cruchons de prunelle Naltet
(extraits de ce blog)


affiche de Cappiello pour la prunelle Naltet

Le cruchon droit de la version Simon-Ainé, tel qu'on en voit une photographie un peu plus bas dans cette page, bien qu'étant émaillé avait le défaut d'être à la longue plus ou moins poreux... j'en ai fait moi-même la triste expérience et débouché un cruchon que je croyais plein et dans lequel il ne restait plus que quelques gouttes d'un épais sirop!)

Les autres productions

Mais d'autres liqueurs étaient également offertes en cruchons, en séries limitées.





Un article de la revue Lyon-Expo, du 5 août 1894, montre que déjà à cette époque les produits Simon-Aîné étaient reconnus pour leur qualité.


une autre publicité dans le "Journal de l'Ain" en 1890


Et voici une belle collection de photos des produits Simon Aîné, pleins, entamés ou vides mais d'une grande variété.























là je n'ai plus que l'étiquette




Tout comme celles-ci

La facture de 1862, déjà citée, mentionne également que la distillerie produisait le "Kola-Koff-Simon - Puissant tonique apéritif à base de Noix de Cola et de Quinquina". Ce produit a disparu ensuite de la production.

Petite parenthèse à propos des imitations: On déniche parfois des produits Simon Aîné dans les enchères sur internet et chez quelques vendeurs spécialisés, essentiellement en Suisse. Mais je ne garantirais surtout pas qu'il s'agisse d'originaux car, si je me souviens bien, les contrefaçons étaient déjà nombreuses lorsque la distillerie était encore en activité (il y a avait même un petit "musée de la copie" dans un coin du bureau de mon grand-père!) et, actuellement, plus rien ne semble s'y opposer, sur le plan légal, puisque la marque a disparu avec la liquidation de la société. Ainsi, on peut lire très distinctement sur l'étiquette de la bouteille de prunelle ci-dessous "Simon Aîné - Beaune (Côte d'Or)". De même, la bouteille de Marc ci-dessous, est vendue sous la description "authentique marc de Bourgogne de la famille Simon Aîné. - récolte de 1975"; la distillerie ayant cessé son activité en 1959, cela laisse songeur. Un autre vendeur sur internet propose une bouteille de marc de Bourgogne "égrappé 1963 - produit de la famille Simon Aîné Beaune" Sont-ce des produits de la maison François LABET, à Vougeot, dont le nom commercial déposé est "LA CAVE DES TAILLANDIERS - SIMON AINE A BEAUNE - BARON DE BOURGOGNE" ? Je ne le pense pas, mais plutôt des imitations reprenant jusqu'aux médailles décernées à la distillerie Simon-Aîné. Quant aux capsules métalliques... à quand ce procédé remonte t-il? Plus je progresse dans mes recherches et plus je constate que la copie, dans le domaine des liqueurs, a été et est encore largement pratiquée... et Simon-Aîné n'a visiblement pas été le dernier à le faire! Mais au moins le nom a t-il été repris et c'est consolant.


J'ai aussi trouvé, il y a peu de temps, en vente sur internet une série d'étiquettes de liqueurs de la société "SIMON Jeune" à Chalon-sur-Saône. Le style de ces étiquettes est proche de celui des étiquettes Simon Aîné, en particulier pour celles des crèmes de Menthe et de Cassis qui reprennent les fonds métallisés des productions tardives de la maison Simon Aîné (voir la bouteille de brou de noix ci-dessus). Les autres étiquettes semblent être plus anciennes, avec un logo compliqué proche de ceux qu'on trouve chez Simon Aîné. Mais, bien que le graphisme et la typographie soient proches, il ne s'agit ni de copies, ni de plagiat. J'ai essayé, sans succès, de trouver mention de cette distillerie "SIMON Jeune" et n'en ai jamais entendu parler dans la famille.

Cette distillerie Simon-Jeune a pourtant dû exister, comme en témoigne cette carte postale qui vante la liqueur "Callistine", liqueur de l'abbaye de Cluny (dont l'illustration reproduit une gravure bien connue de la façade du pape Gélase) produite par la distillerie Simon-Jeune à Chalon-sur-Saône.

Fermons la parenthèse.

Toutes ces liqueurs étaient faites à partir de fruits frais. Des cousins, qui exploitaient des orangeraies à Nabeul, en Tunisie, fournissaient régulièrement la distillerie, en hiver. Les oranges arrivaient par bateau à Marseille où la distillerie avait un entrepôt, en remontant le Rhône, puis la Saône et étaient épluchées, car le curaçao et la liqueur d'orange ne sont faits qu'à partir de l'écorce du fruit. Les fruits épluchés étaient ensuite distribués dans les écoles, pensionnats, maisons de retraite, hôpitaux de la région, pour être rapidement consommés, en salades. À ce propos, j'ai retrouvé dans les archives de la famille, les photos prises en Tunisie par mes grands-parents, lors de leur voyage de noces chez leur oncle, à Nabeul. Les trouvant très intéressantes, je les ai mises en ligne ici.

verso de la carte-postale figurant en tête de cette page, avec l'adresse de l'entrepôt marseillais
et vue actuelle (Google StreetView)

De même, en été, une véritable armée d'étudiants allait cueillir le cassis sauvage, dans toutes les haies de la campagne bourguignonne, pour alimenter la distillerie. L'odeur du cassis, entêtante, régnait alors en maître dans toute la propriété. Puis, à l'automne, c'était le tour de la récolte des prunelles, de la même façon.




Un de mes lecteurs vient de m'envoyer une photographie d'une bouteille de cassis Simon, précieusement conservée dans la cave de ses parents, à Chalon et ouverte en juillet 2008 pour fêter leurs 50 ans de mariage. Vous pouvez comparer l'étiquette de cette bouteille, authentique, avec celle de l'imitation reproduite ci-dessus. Voici son appréciation:

"Bien que le bouchon (très court ) ait gardé une faible pression sur la bouteille, le cassis a développé toute sa saveur, assez sucré avec une belle robe sombre et une force en gorge qui procure un réel plaisir."

Les nombreuses médailles gagnées dans les concours internationaux, qui souvent figurent sur les étiquettes, sont la preuve de l'excellence et de la qualité des produits SIMON AÎNÉ. Ci-dessous une photo prise lors de l'exposition de Turin en 1911. Je n'ai pas réussi à y identifier formellement Jean-François SIMON (probablement est-ce lui, en costume sombre au fond de la rangée de gauche, qui s'accoude sur le dossier de sa chaise. Mais, en tous cas, le repas semble avoir été bien arrosé...

La distillerie SIMON AÎNÉ produisait également d'autres alcools, comme le marc de Bourgogne (au passage, on note que la forme de la bouteille ainsi que l'étiquette n'ont rien à voir avec celles des imitations actuelles). Elle importait également divers produits dont un vieux rhum de Martinique qui me laisse encore un souvenir ému (je pense, hélas, qu'il n'en reste plus une seule goutte), mais aussi du vin et, plus particulièrement des vins algériens de la région de Mascara, de grande qualité et qui vieillissaient bien et aussi des vins tunisiens produits par nos cousins de Nabeul.


 


un muscat de Tunisie et une autre présentation de liqueur de prunelle



LA PUBLICITÉ

À cela - et c'était assez novateur à l'époque -  s'ajoutaient nombre d'objets publicitaires, cendriers, pyrogènes (objet dans lequel on plaçait des allumettes, avec un grattoir sur le côté), mignonnettes, carafes, buvards, bons de change, jetons, crayons, agenda, plaques, canifs, éventails, tapis de bar, affiches... que l'on trouve encore régulièrement en vente aux enchères sur le net (d'où sont extraites la plupart de ces photographies).


mignonnette de prunelle


quelques pyrogènes

pyrogène à pied douche, avec marque du fabricant

 
pyrogène à coupe en bois (peut-être un bricolage)



quittances

crayons

jetons




autres jetons et boîte à jetons


couteau - tire bouchons


buvards



encrier

carafes diverses

un cruchon de prunelle grand format
transformé en lampe

buvards

  
  

 



  

une belle collection de mignonnettes, la plupart conservées dans la famille


celles là sont malheureusement vides

 calepin

sous-main

divers cendriers


carafe




   
divers tapis de bar et éventails


menus


un autre menu pour un banquet en 1938


canifs


DOCUMENTS GRAPHIQUES


publicité 1930 de Léon Dupin pour l'imprimerie Joseph Charles, avec les liqueurs Simon comme motif

Lettres et factures


la plus ancienne facture trouvée par moi, du 9 octobre 1884
Elle mentionne "Distillerie d'Absinthe Suisse"


facture 1891


facture de 1892, avec les mentions Kola-Koff-Simon et Distillerie d'Absinthe Supérieure
le papier à lettre avait changé et affiche fièrement que la société a le téléphone
(on a toujours aimé le progrès chez les Simon) et surtout, elle a été tapée à la machine,
instrument encore assez rare au 19è siècle (les premières Remington datent de 1873)


Une facture de 1899 signée "Simon Aîné", donc de Jean-François Simon.
Cette fois ci les numéros de téléphone sont donnés: ils étaient encore peu nombreux à l'avoir à Chalon


sur cette facture de février 1900 figure l'adresse du 159 faubourg Poissonnière
qui est celle du gendre de Jean-François Simon, Auguste Loisy


du côté droit de la rue, l'immeuble du 159 faubourg Poissonnière


facture de 1906 montrant une bouteille de Suc-Simon et une vue cavalière de l'usine
cette vue sera reprise ensuite sur de nombreux documents


lettre de 1921 avec un nouveau papier à lettres où l'on voit une seconde version de la vue perspective
de la distillerie et la maison, plus exacte mais moins animée et sans les cheminées d'arrière-plan
(tout cela me semble d'ailleurs plus grand que dans mes souvenirs)
Elle porte la signature de mon grand-père Étienne Simon


lettre de 1929, avec une nouvelle présentation, plus simple
également signée par mon grand-père


facture 1938


Mandat de 1907, avec la signature de Jean-François Simon, qui signe "Simon Aîné"


traite de 1931

enveloppes

Cartes postales, photographies, journaux


publicité dans un almanach de 1931


la même série en 1932


un café vers 1900, avec une publicité pour le suc bourguignon
(Il s'agit du café tenu par mon arrière-grand-mère maternelle, que l'on voit sur la photo, 55 boulevard Saint-Martin à Paris)


Sur cette photographie, que je possède mais dont j'ignore l'origine, un autre café avec un calendrier Suc-Simon au mur


Affiche publicitaire, à St Étienne


Dijon: affiche suc Simon, sur le mur de droite


sur la mairie de Chalon-sur-Saône


sur le théâtre de Chambéry


rue de Belfort à Chalon-sur-Saône, pendant les inondations de 1910, juste derrière la distillerie


à Firminy



à Précy


à Varennes-Saint-Sauveur


à Auxonne


à Eu, ce qui prouve que le rayon d'action en publicité était étendu


à Lurcy-Lévy


à Langres


à Cosne-sur-l'œil


à Vendeuvre



à Moulins


encore à Moulins



à Issoudun

à Romenay

à Laon


à Sancoins


à Roanne


à Paray-le-Monial


Une de ces affiches. Les collectionneurs professionnels la datent de 1920 environ mais je pense,
étant donné qu'il y est question de "Suc Bourguignon" et non de "Suc Simon", qu'elle est probablement antérieure,
le "Suc Simon" étant déjà attesté en 1904. La mention de l'exposition universelle de 1900 en situerait l'impression entre ces deux dates.


Attelage Simon Aîné sur le pont transbordeur de Nantes
(s'agit-il de la même société? ce n'est pas certain car aucun autre document connu de moi ne fait état d'un établissement à Nantes
mais la société y avait peut-être un entrepôt, comme à Marseille)



EXPORTATION

La production de la distillerie se vendait dans toute la région, ainsi qu'en Suisse où elle avait un représentant fort actif et aux USA, sous une présentation légèrement différente, en particulier par la société "Paul Gelpi and sons", négociants d'origine française à la Nouvelle-Orléans.


un courrier et une publicité de la société Paul Gelpi
à l'époque on parlait encore beaucoup français à la Nouvelle-Orléans et les journaux y étaient en cette langue


extrait du journal du dimanche, Montréal 10 août 1912


extrait du même journal en 1907
Le texte de cette publicité est intéressant. Il atteste de la pureté et de l'excellence des liqueurs Simon. Il dit qu'il n'y a rien de plus fin dans toute la France
et confirme que, lors de sa fondation, en 1862, la distillerie Simon Aîné était une toute petite entreprise
qui, comme bien d'autres ayant eu d'humbles débuts, n'avait cessé de croître jusqu'à ce que sa production soit mondialement reconnue
et appréciée, démontrant ainsi ce qui devient possible lorsqu'on est poussé par un réel génie.


La distillerie Chardeau à New-York

On trouve également les liqueurs Simon Aîné à New-York où Joseph, un des fils de Jean-François se chargeait de la commercialisation et avait créé sa propre distillerie, portant le nom de son épouse (Chardeau).


Marie Simon, née Chardeau, en 1915 (rare photographie en couleurs, mais les Simon ont toujours adoré les nouveautés techniques
et puis il ne faut pas oublier que la photographie a été inventée à Chalon-sur-Saône, par Nicéphore Niépce)

Cette distillerie de New-York fut vendue à la mort prématurée de Joseph Simon. Sa veuve revint vivre en France, avec ses enfants et ouvrit un hôtel-restaurant à Semur en Auxois.

Je suppose que la distillerie fut fermée à l'époque de la prohibition et que le terrain fut revendu car le siège social, à mi-chemin en Manhattan et Soho, était particulièrement bien placé. En ce qui concerne la distillerie et la maison d'habitation il ne reste rien, les bâtiments ont été rasés il y a longtemps pour construire le célèbre terrain de sports de Flushing Meadows. Mais nous avons récemment retrouvé quelques photographies de famille.


Une vue actuelle, par Google-earth


l'emplacement de la distillerie Chardeau, Walker-Street: un monument historique pour New-York
puisque cet immeuble a été édifié en 1869


situation de la distillerie à Flushing-Meadow


traversée de la famille Simon sur le Rochambeau, en 1903:
on passait le temps comme ou pouvait, en jouant à la grenouille


document d'immigration de Joseph Simon - 28 novembre 1903


arrivée à la Pennsylvania Station de New-york, qui n'a pas trop changé depuis

la maison de Murray-Hill street à Flushing-Meadow, où la famille Simon s'est installée
avec une vue de l'intérieur (une autre photo en couleur de 1915)


angle de Sanford avenue et de Murray Hill street


la maison se trouvait dans un bel environnement, proche d'un lac: ici Joseph Simon est ses filles, à proximité de leur maison


ce qui n'empêchait pas les sorties à la plage de Rockaway, le week-end (plage qui a certainement bien changé depuis)


deux vues de Flushing Meadow, depuis la terrasse de la distillerie Chardeau


les employés de la distillerie Chardeau, sur la terrasse


le laboratoire de la distillerie Chardeau


en agrandissant on peut voir quelques bouteilles (sur la droite) dont certaines sont peut-être des produits Chardeau


Une étiquette de la distillerie Chardeau, probablement la seule qui reste


Autres importations

Plusieurs courriers font état d'une activité commerciale en Pologne et de quelques déboires avec les représentant locaux comme en témoigne la lettre ci-dessous, signée Simon Aîné en 1909, avec une très belle en-tête que je ne connaissais pas encore.


J'ai aussi fait il y a peu l'acquisition d'un courrier de 1922, signé par mon grand-père, par lequel il demande à un confrère des références sur un représentant souhaitant vendre des produits Simon Aîné en Pologne. Le marché était donc vaste.
On trouve parfois des bouteilles et cruchons étiquetés en anglais et destinées aux USA.


 



quelques produits Simon-Aîné destinés à l'importation aux USA


un cruchon de prunelle au cognac, importé en Argentine (curieusement le bouchon et l'étiquette ne sont pas bleus)

J'ai également retrouvé la trace d'importations en Italie: une bouteille de fine abricot de 1940 (comme quoi la guerre n'empêche pas le commerce...):

ÉPILOGUE

Lorsque mon arrière-grand-père Jean-François Simon, fondateur de la distillerie est décédé, il laissait derrière lui 12 enfants. Pour faciliter la succession une société fut créée (en 1911), dont les enfants se partagèrent les actions. Mon grand-père Étienne Simon, qui était l'aîné, en devint le directeur.

Mais Étienne n'eut que des filles (à l'époque il était pratiquement inconcevable qu'une femme occupât un poste de direction, bien que certaines de ses sœurs aient laissé le souvenir de femmes brillantes) et ses jeunes frères avaient été destinés à d'autre tâches: Joseph avait été envoyé aux USA représenter la société; Francisque fit de même à Leipzig (ville réputée pour ses grandes foires), avant de travailler en Ile de France (voir l'en-tête de lettre ci-dessus, où l'adresse de la distillerie est à Aubervilliers); Pierre le plus jeune, faisait l'objet de tous les espoirs. C'est lui qui détenait les (précieux) secrets de fabrication et il aurait volontiers vu son fils, également prénommé Jean-François, en "repreneur de l'enseigne".

Deux des gendres furent également appelés à collaborer: Auguste Loisy en Ile de France et Laurent Pelletier comme représentant.

Dans les années 50, la distillerie qui commençait à avoir des problèmes financiers a diversifié sa production, obtenant un contrat pour l'embouteillage des jus de fruits de la marque "Orangina" pour une partie de la France.

Cela n'a toutefois pas suffi à sauver l'établissement, face à une concurrence et une industrialisation de plus en plus fortes et, il faut bien le dire, du fait d'une gestion à l'ancienne, peut-être un peu laxiste et dépensière, ainsi que d'une recherche de qualité, de plus en plus inadaptée au marché et aux exigences de la vie moderne. À cela sont venues s'ajouter des malversations de la part d'un employé (voir ci-dessous) qui ont largement contribué à "couler" l'entreprise.

Étienne Simon ne prit donc sa retraite qu'à un âge avancé. D'après ce que j'ai entendu dire (mais j'étais encore enfant), il n'aurait pas su discerner à temps les signes avant-coureurs alarmants relevés par ses banquiers, dûs à des dépenses excessives. Puis un mauvais contrôle des actions aurait amené la famille à perdre la majorité dans la société, au profit d'une firme concurrente de Dijon. La coupure de presse que je reproduis ci-dessous, donne les tristes circonstances dans laquelle la distillerie a déposé son bilan. Notre famille y a perdu un bien précieux, tout comme les nouveaux actionnaires dijonnais (d'après les souvenirs d'une cousine, il s'agirait essentiellement de membres de la famille Lejay-Lagoute).

C'était en 1959. Mon grand-père est décédé dans l'année. On lui avait laissé la disposition de la maison, jusqu'à sa mort: on savait vivre en ces temps là. Je pense, en fait, que la maison avait été la propriété de la société Simon-Aîné, puis qu'elle avait été mise en vente lors de la liquidation, sans trouver acquéreur. Ce n'est que plus tard, après l'incendie des ateliers, qu'elle a été rasée pour faire place à des logements et des commerces.

J'ai récemment déniché toutefois une facture de la distillerie Simon-Aîné datée du 22 mars 1960 ce qui prouve que, avant d'être liquidée, la société a dû être placée en redressement judiciaire et conserver quelques activités (ou liquider ses stocks) après 1959

Il ne reste plus à la famille que la marque et les "secrets" de fabrication (ils sont pieusement conservés par un cousin) qui pourraient peut-être un jour, qui sait, redonner vie à ces merveilles qu'étaient les liqueurs Simon-Aîné.