HISTOIRE D'UNE MAISON
LE PORT DE ROCHE
(par Georges Vailhen)



Ce document, conservé dans la famille, raconte l'acquisition d'une propriété des bords de la Vilaine, vendue comme bien national à la Révolution française, par Louis Grellier, le grand père de mon arrière-grand-mère Desbois. Il a été rédigé à la première personne par son cousin germain (si je ne me trompe pas), le commandant Georges VAILHEN. (voir aussi ce site)


Le Port de Roche est le nom d'un village situé sur la rive droite de la Vilaine, dans,la commune actuelle de Sainte-Anne- sur-Vilaine (I.&.V) Il se trouve sur la route reliant le Grand-Fougeray à Langon, à 7 ou 8 kilomètres de Fougeray.

Face au village, donc sur la rive gauche, sont le château et la propriété du Port de Roche, dominés par un pont reconstruit sous Napoléon III. Les piles portent encore un "N" et un "E" couronnés.

Le château est une construction qui semble remonter à la fin du XVIIIè siècle, à un étage surmonté de fenêtres à la Mansard. La façade donnant sur la rivière présente quatre fenêtres à chaque étage. Au rez-de-chaussée, il y a deux fenêtres de chaque côté de la porte d'entrée. On accède à la maison par une allée taillée dans le bois et qui s'ouvre sur la route venant de Fougeray, à 200 m environ avant le pont. Ces bois s'étendent en arrière et de chaque côté de là maison, entourant une large pelouse qui descend en pente douce vers la rivière. De chaque côté de cette pelouse s'élèvent des bâtiments servant de communs, fort bien entretenus. Le tout est couvert d'ardoises. La métairie du Port de Roche, dont il sera question plus loin, est en bordure de la pelouse, à gauche de celle-ci, en regardant la Vilaine.

A l'époque de la Révolution, le domaine appartenait à Guillaume Guichardy de Martigné. Cette famille l'avait reçu par mariage en 1698. Le chapelain était l'abbé Gartais, qui fut pris et probablement guillotiné à Rennes.

La loi du 9 février 1792, développée par celle du 30 mars suivant, mit tous les biens des émigrés sous la main de la Nation. Ces biens constituèrent les "biens de deuxième origine". Ceux de "première origine" étant les biens du clergé. Dans le district de Bain, et dans la commune du Fougeray, en particulier, la valeur des biens d'émigrés dépassa nettement celle des biens de première origine.

Guillaume-Marie-René Guichardy de Martigné avait été inscrit sur la liste des émigrés à la date du 24 Vendémiaire An II. Il possédait à Fougeray, un château, 10 métairies, 2 moulins à eau, et un moulin à vent, ainsi que son mobilier du Port de Roche. Son homme d'affaires était Jacques Lasnier, homme de loi, habitant Rennes.

Les états des biens de deuxième origine furent demandé aux municipalités par le District de Bain et furent envoyés assez rapidement, mais très incomplets. Il semble que les estimations faites avant le 29 Floréal An II (18 Mai 1794) aient été très faibles. L'expert avait fixé le total du revenu à, 3 291 livres 4 sols pour les biens possédés à Fougeray par Guillaume Guichardy. Or le montant du revenu fixait le prix d'estimation. De nouvelles expertises furent faites en Octobre et en Novembre 1794, mais à Fougeray les ventes étaient déjà, terminées. Une réclamation de la fille de Guichardy, mariée au Marquis de Breuillepont, produite en 1815 attribue, pour 1790, à ces biens, un revenu total de 8 720 livres.

Mon Grand-Père (Jean-Louis DESBOIS) nous disait que son propre grand-père, Louis GRELLIER avait acheté le Port de Roche dans l'intention de préserver cette propriété et de la rendre, après la tourmente à ses anciens propriétaires, émigrés. Mais que le calme revenu, aucun des membres de cette famille - dont il semblait d'ailleurs ne pas se souvenir du nom - ne s'était manifesté et que ainsi, à son corps défendant, le château lui était resté. Après son mariage avec Marie-Françoise Grellier (30 août 1819) notre arrière grand-père, Jacques-Aimé-René DESBOIS vint habiter au Port de Roche.

Jacques-Aimé-René Desbois et Marie-Françoise Grellier

Grand-père Louis Desbois disait aussi que le château, ayant au moment de la vente, été payé en assignats, dû, par la suite être payé, de nouveau, en or.

Sur ce point, comme sur aucun autre, je n'aurais osé élever le moindre doute sur les assertions de mon Grand-père. Cependant quoique encore bien jeune, je n'avais trouvé dans aucun de mes manuels d'histoire l'obligation d'un double paiement des biens achetés pendant la Révolution. Cela m'avait toujours intrigué. J'en étais venu à conclure à une mesure inique, à une basse intrigue d'un fonctionnaire local frappant les familles de Chouans, ou leurs sympathisants, dans la région de Fougeray.

Hélas, la vérité est bien différente. Des études publiées par A.Rébillon relatent des démêlés de Louis Grellier avec l'administration des Domaines, et qui n'étaient pas encore terminés au retour des Bourbons. On verra, que loin de vouloir remettre aux anciens propriétaires les biens achetés en 1794, Louis Grellier fit tout ce qu'il pu pour les conserver, tout en payant le moins possible. Mais mon Grand-père nous contait des épisodes survenus avant le mariage de ses parents, comme il les tenaient de ceux-ci, qui rapportaient la version, peut-être déformée du grand-père Grellier lui-même, ou comme il l'avait entendue narrée par sa grand-mère, Louise AMELINE.

Il est certain d'ailleurs que Guichardy de Martigné recouvra le 7 Brumaire An XI (29 octobre 1802), son moulin à vent de Lorai, en Fougeray, le seul de ses biens qui n'ait pas été vendu. Il était donc revenu d'émigration avant cette date et personne dans la région ne pouvait ignorer son retour.

Les dispositions, relatives au paiement des biens nationaux sont multiples, embrouillées, compliquées encore par la dévaluation rapide des assignats, puis par celle des "promesses de mandats territoriaux" qui remplacèrent les assignats devenus pratiquement sans aucune valeur.

Les lois des, 9 février et 30 mars 1792, puis du 25 juillet 1793, précisaient, afin de multiplier les propriétaires, que les terres devaient être morcelées sans cependant détériorer chaque corps de ferme ou domaine. Le prix pouvait être payé en 10 annuités avec un intérêt de 5 %. La première annuité étant d'au moins 12 % devait être versée dans le mois qui suivait l'adjudication. L'acquéreur avait la faculté de se libérer avant 10 ans. La dernière de ces lois précisait que les paiements étaient acceptés en assignats, au pair.

Une loi du 8 Ventôse An III (26 février 1795) cherche à accélérer les paiements. Une prime était accordée à ceux qui se libéraient avant le 1er Vendémiaire An IV (23 septembre 1795).

Puis la loi du 3 Messidor an III (22 juin 1795) enleva, en fait, la faculté de se libérer en assignats, au pair, mais accordait un délai de 40 jours pour parfaire les paiements.

Un peu plus tard, en Germinal An IV (Mars 1796) les assignats tombés à 12 sols pour 100 livres de valeur nominale furent remplacés par des "promesses de mandats territoriaux". Les dispositions de la loi du 3 Messidor An III n'avaient pas été modifiées. Seules la dette des acquéreurs et la valeur des papiers qu'ils avaient entre les mains, avaient été réduites dans la proportion de 30 pour 1.

Tout porteur de mandat territorial, pouvait se faire adjuger tel bien national encore disponible, sans enchères, au prix d'estimation (loi du 28 Ventôse An IV - 18 Mars 1796); il suffisait de déposer sa soumission en consignant au moins le quart du prix présumé. Les mandats territoriaux étaient acceptés pour leur valeur nominale.

Il est vrai que la loi du 13 Thermidor An IV (31 juillet 1796) prescrivit le versement du dernier quart des paiements, en mandats en cours. Les versements en mandats, effectués antérieurement, comptaient dans la proportion de 25 % pour les paiements effectués en Germinal - pour 15 % s'ils avaient été faits en Floréal - pour 10 % pour Prairial et seulement 8 % s'ils avaient été faits en Messidor. Mais les paiements anticipés bénéficiaient d'une prime de 18 %.

On était loin du principe de la non-rétroactivité des lois.

Malgré ces prescriptions, tous les biens nationaux vendus n'étaient pas encore payés. Et une nouvelle loi, du 11 Brumaire An VI (1er novembre -1798) imposait aux acquéreurs qui ne s'étaient pas encore entièrement libérés, de verser en numéraire le reste de leur dette, calculée d'après le cours des assignats versés à l'adjudication.

Cette infinie variété et la complication des modes de paiements successivement institués avaient causé d'inévitables erreurs d'interprétation et de calcul.

Pour essayer, peut-être, de réduire l'immense perte subie par l'État et aussi pour régulariser la situation des acquéreurs, un arrêté consulaire du 4 Thermidor an XI (23 juillet 1803) avait ordonné que l'administration réglât sans retard les décomptes et fit entrer rapidement au Trésor les reliquats découverts. Puis le décret Impérial du 22 octobre 1808 réduisit les exigences de ce précédent arrêté. Les acquéreurs ayant des quittances pour solde depuis dix ans au moins seraient exempts de toute recherche; pour les autres, on ne réclamerait plus, outre le principal, que les intérêts simples du montant de leur décompte, à partir du mois qui suivrait la notification.

En Ille et Vilaine, il y eut très peu de décomptes notifiés. Il s'agit d'ailleurs en général de très petites sommes souvent inférieures à 10 francs. Une dizaine seulement dépasse 1 000 francs.

Seul Louis Grellier se vit réclamer la presque totalité de ses acquisitions. Mais malgré la loi du 5 décembre 1814 et les réclamations Guichardy, il conserva ses terres moyennant le paiement des sommes non encore versées.

On remarque qu'à Fougeray, un Julien Heuzé, ancien Commandant de la Garde Nationale du Bataillon de Fougeray, habitant Rennes, acheta de nombreux biens, d'émigrés sous le régime de la loi du 28 Ventôse An IV.

A Fougeray, les biens d'émigrés estimés environ à la moitié de leur valeur soit 93 035 livres, furent vendus 292 860 livres. Ce qui fait au cours des assignats 96 344 livres, et ils furent payés effectivement 34 448 ,18 francs, soit 1/5 de ce qu'ils valaient en 1790. Ces différences ne représentent pas exactement le bénéfice réalisé par les acquéreurs. Il faudrait connaître à quel prix, en échange de quelles denrées, à quelles dates ils ont pu se procurer les assignats remis à l'Etat. Pour ceux qui acquirent des biens nationaux et les payèrent en papier déprécié, cette acquisition vint compenser largement la dépréciation du papier, et pallier l'usage même du papier-monnaie.

Cependant, si les ventes frustraient l'État, les résultats prévus par les Assemblées révolutionnaires furent atteints: la grosse propriété fut morcelée.

Il ne semble pas, et ceci est à souligner, que dans l'Ille et Vilaine tout au moins, l'achat d'un bien national, ait au début, suscité aucun scrupule. On trouve, en effet, des nobles achetant des biens d'émigrés et même des biens du clergé. La réprobation qui s'est attachée à ces transactions, semble bien avoir été un phénomène tardif, consécutif à la rentrée et aux réclamations des émigrés, au début du règne de Louis XVIII. Là encore se vérifie cette loi de l'histoire: après une révolution, ce sont toujours les émigrés, qui en définitive reprennent toutes les places et gagnent ... lorsque reprend le cours antérieur des institutions.

On doit cependant noter que les Chouans inquiétèrent les acquéreurs de biens nationaux et s'opposèrent aux ventes, dans les régions qu'ils contrôlaient. Pour cette raison, les ventes ne purent avoir lieu dans plusieurs communes, du District de Bain à partir de l'An V. Cette position fut adoptée, peut-être pour des raisons religieuses (biens de première origine), plus que pour des raisons politiques (biens de deuxième origine). De plus, en s'attaquant aux acquéreurs de biens nationaux, les futurs acquéreurs devaient se montrer très circonspects: ainsi une source importante de revenus se trouvait tarie ou très diminuée, pour l'État, tout au moins dans les pays de Chouannerie. L'opposition aux ventes avait le même but.

Comment se présentait le Fougeray à l'époque de la Révolution? Cette petite ville rattachée au District de Bain, arrondissement de Redon, constituait à elle seule un canton groupant 11 910 habitants.

En 1880, son territoire fut séparé en 3 communes: La Dominelais, Ste-Anne-sur-Vilaine (dont fait partie maintenant le Port de Roche) et le Grand-Fougeray, où sont conservés les registres paroissiaux de tout l'ancien territoire, pour les années antérieures à l'éclatement de l'ancienne commune, donc pour la période qui nous intéresse.

D'après les éléments fournis alors par les municipalités, Fougeray (on écrivait alors : Fougerai) aurait compté 4 719 habitants. (Statistique du District du 6 Nivôse An II - 26 décembre 1793). La population était dispersée dans de nombreux villages ou hameaux et fermes isolées. Le bourg était un chef-lieu rural où quelques hommes de loi, parmi lesquels le sénéchal et le procureur fiscal des seigneurs de Fougerai, quelques marchands tanneurs et "sergiers", dont les plus importants n'occupaient que 2 compagnons, formaient une petite bourgeoisie peu nombreuse et probablement de médiocre fortune.

L'instruction y était assez développée. Le Collège des garçons fondé en 1554 et l'Ecole des filles fondée en 1702 par Dame Dollier du Port de Roche, possédaient quelques terres qui furent vendues comme biens nationaux de première catégorie, quoique la municipalité ait tenté de se réserver l'Ecole des filles et le presbytère ainsi, que la maison de prêtrise pour en faire un hôpital.

Elle conserva l'Ecole des filles et, en définitive, les écoles ne changèrent pas leur ancienne destination. Le presbytère fut loué pour 3 ans à compter du 11 décembre 1793 (4 Frimaire An II) à un officier municipal Claude Jaheu qui "empêché de jouir par les Chouans" fut déchargé de ce qu'il devait, au moment de la vente de ce bien, le 18 Thermidor An IV (5 août 1796) par arrêté préfectoral du 17 Fructidor An VIII (4 septembre 1800).

Au moment de la Révolution, le clergé de Fougerai était composé du Curé, Pierre Aupiais et de ses vicaires: Maurice Briand, Pierre Chambily et René Lesage (note 5). Tous refusèrent le serment constitutionnel. En Août 1792 l'Abbé Briand échappa à la déportation en raison de sa mauvaise santé. Il fut d'abord interné à Rennes, puis par la suite retourna au Fougeray. Les deux autres vicaires avaient "déguerpi" hors de la commune, mais restaient dans le pays et ils prirent une part active à la chouannerie.

La municipalité installée à Fougerai, était naturellement toute acquise aux idées nouvelles, et inquiète, elle demande en 1795 (mars) que des renforts lui soient envoyés soit de Nozay, soit de Bain.

A cette époque le peu qui restait à vendre de biens nationaux ne pouvait plus l'être, à cause des incursions de Chouans "qui s'attachent particulièrement aux acquéreurs des biens nationaux". Il ne semble pas ce pendant, que la famille Grellier ait été inquiétée pour ce fait. Elle avait donné par ailleurs des gages, ainsi qu'on le verra plus loin, et pouvait faire valoir que les métairies et le château n'avaient pas été payés au gouvernement, ce que dans le pays tout le monde savait.

Jusqu'à l'An IX les Chouans tiennent campagne autour de Fougerai et même au début de l'An VIII, ils se rendent maîtres du bourg où ils comptaient naturellement de nombreux partisans.

On verra plus loin quelle a été l'opinion et l'attitude des nouveaux propriétaires du château, pendant cette période.

Ce long préambule a pour but de rappeler l'atmosphère de cette époque et les lois successives relatives aux achats de biens nationaux, afin de mieux saisir comment Louis Grellier s'efforça d'esquiver le paiement complet de ses acquisitions.

Louis Grellier est né à Fougerai vers 1764 (note 6). Il était l'aîné des 9 enfants (4 garçons et 5 filles, de Mathurin Grellier et de Marie (ou Renée) Chevaller (ou Chevalier, car les actes d'état civil portent l'une ou l'autre de ces graphies). Il n'était parait-il ni très grand ni très fort, en opposition avec son frère Jean que l'on surnommait le Colosse.

Au début de la Révolution, il était fermier de la métairie du Port de Roche et avait déjà une fille: Jeanne-Marie-Louise qui épousa Joseph Ange JEAN, (Jean, dit l'Ange). Sa femme était Louise AMELINE (note 7 ) qui lui survécut et mourut en 1847. Les actes de la période révolutionnaire le qualifient de "cultivateur". Sous l'Empire, il est dit "propriétaire".

Mais déjà, Jean, dit le Colosse, avait fondé au moment de la Révolution et malgré son jeune âge, une tannerie au Port de Roche. Ce métier fut reprit par l'un des fils de Louis, Lazare, qui par la suite vint s'établir à Nantes où nous le retrouverons.

Voici maintenant d'après les actes d'archives, l'histoire de l'acquisition du Port de Roche par Louis Grellier, et celle des démêlés qu'il eût à ce sujet avec l'administration des Domaines.

La première séance d'adjudication des biens de deuxième origine, pour la commune de Fougeray, organisée par le District de Bain, eut lieu le 25 Germinal An Il (14 avril 1794).

Les premières enchères étaient en 13 Ventôse (3 mars). Il s'agissait de vendre les propriétés de Guillaume-Marie-René Guichardy de Martigné. Elles furent, selon la loi, mises en vente en plusieurs lots.

Le premier de ces lots était formé par la maison et retenue du Port de Roche dont les contenances étaient les suivantes:

 -Bâtiments:  56 cordes
 - jardins :  1 journal 51 cordes
 - pâtis et chapelle:  1 journal 25 cordes
 - labours:  6 journaux 76 cordes
 - prés:  8 journaux 21 cordes
 - pâtures:  2 journaux 11 cordes
 - bois et avenues:  19 journaux 12 cordes.

Soit au total plus de 18 hectares, dont plus de la moitié en bois.

Le fermier était Jacques-Mathurin Lasnier, né à Rennes, en fait il était fermier général (homme d'affaires) de la terre du Port de Roche et payait pour cette tenue un fermage de 514 livres 10 sols. L'estimation fut de 10 290 livres et le prix monta à 40 200 livres.

Les enchérisseurs furent Louis Grellier du Port de Roche, Landry, Jacquets Lasnier et Gaspard Motel.

Furent déclarés adjudicataires, Pierre Moqué et son associé. Le 1er Prairial, Pierre Moqué déclare que Louis Grellier est son associé pour moitié et le même jour, il lui cède sa propre part.

Les paiements eurent lieu:

 23 Floréal II  4 020 livres
 25 Messidor IV  30 290 francs

Le décompte arrêté le 4 janvier 1813 faisait apparaître, en vertu de la dévaluation des assignats, un découvert de 20 440,37 francs.

Le lot N° 2 appartenait au même propriétaire. Il était constitué par la métairie du Port de Roche dont Louis Grellier était le fermier.

Ce lot comprenait :

 - bâtiments :  17 c 12 p
 - jardins:  60 c 12 p
 - labours :  7 jx 63 c
 - labours et landes :  13 jx 16 c
 - prés  8 jx 75 c
 - pâtures:  1 jl 52 c

Soit au total plus de 15 hectares 1/2 d'assez mauvaises terres.

Le prix d'estimation était 10 640 livres, mais le prix du fermage n'est pas indiqué. Louis Grellier acquit cette terre pour 20 200 livres contre les autres enchérisseurs: François Duval et Pierre Moqué.

Les paiements, eurent lieu:

 23 Floréal II  2 020 livres
 23 Fructidor III  3 311,20 francs
 23 Messidor IV  12 639,97 francs

Le décompte arrêté le 29 mars 1813 à 8 641,86 francs, donna lieu pour son règlement, ainsi que pour la libération des deux autres lots à de nombreuses difficultés qui seront retracées ci-après.

Le troisième lot appartenant toujours au même propriétaire était formé par la métairie du Bois comprenant:

 - Bâtiment:  41 cordes
 - jardins:  41 c 12 p
 - labours et landes:  21 jx 47 c
 - prés:  1 jl 20 c
 - prés, bois et landes:  7 jx 6 c
 - landes: 6 jx 22 c.

Le fermier était Jean Ferré. Prix d'estimation 4 964 livres, vendu 9 000 livres après enchères de Landry et de Jacques Lasnier. L'adjudicataire était Jean Grellier, sous l'autorité et le cautionnement de son frère Louis.

Paiements :

 22 Floréal II  900 livres
 25 Messidor IV  6 805,56 francs

Le décompte arrêté le 29 mars 1813 indique un moins-payé de 4 610,68 francs, qui donna lieu aux mêmes difficultés que pour les lots précédents.

La superficie totale de cette métairie apparaît être près de 19 hectares, dont une grande partie en landes.

Au moment de ces acquisitions, Jean Grellier était encore légalement mineur, c'est-à-dire âgé de moins de 30 ans, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pris parti dans les luttes qui allaient encore s'intensifier: il passait auprès du Directoire du Département pour être "capitaine de chouans" On dirait, plus exactement, chef d'un parti de Chouans.

Les autres biens des Guichardy furent acquis par divers. Le plus gros acheteur de ces biens, en Fougerai, fut Louis Grellier qui acquit le château et 2 métairies pour une somme totale de 69 400 livres, lors de cette première vente du 25 Germinal An Il (14 avril 1794). Il se contente de ces acquêts et n'apparaît pas aux adjudications ultérieures.

On a vu que les 22 et 23 Floréal qui ont suivi la première vacation de vente, Louis Grellier versa une première annuité pour tous ses achats: au total 6 940 livres, exactement 10%, au lieu des 12% exigés, et encore ce versement eut-il lieu avec un mois de retard. Il est même possible qu'il ne se soit décidé à faire ce geste que parce qu'il avait eu vent de réclamations de l'administration.

On a vu que la commune de Fougerai était elle aussi administrée par des tenants des idées nouvelles, qui ne semblent pas avoir été partagées par les Grellier. D'où, peut-être les inimitiés que laisse deviner la lettre ci-après:

Les administrateurs du département ont été informés - (et cela bien rapidement) - du seul versement effectué par le grand-père Grellier. Ils s'adressent au Directeur de la Régie des Domaines à Rennes, mettent en cause le Receveur de l'Enregistrement de Bain, semblent l'accuser de collusion avec Louis Grellier et pour donner plus de poids à leur intervention, ils rappellent les sentiments de Jean Grellier - le Colosse - bien jeune encore cependant pour être "capitaine de chouans".

Lettre des administrateurs du département de l'Ille et Vilaine au Directeur de la régie des Domaines.

26 Floréal An II (15 mai 1794)

"Nous venons d'être instruits que le nommé Grellier, l'aîné, commune de Fougerai, est acquéreur du Château et dépendances du Port de Roche pour une somme de 62 200 livres dont il ne doit avoir payé que la première annuité. Il nous est également parvenu que le jeune frère de ce Grellier, capitaine de chouans, jouit depuis la même époque de la métairie du Bois située dans la même commune, et qu'il n'a également soldé que la première annuité. Si ces faits sont vrais, il est surprenant que cette connaissance nous vienne par des voies éloignées et que le receveur de l'enregistrement de Bain garde le silence sur un objet aussi intéressant.

Nous vous invitons à prendre à cet égard des renseignements positifs avec lui, afin que, si le rapport qui nous a été fait se trouve réalisé les biens dont il s'agit rentrent parmi les propriétés nationales".

On comprend mal cette intervention puisque suivant la loi en vigueur les paiements pouvaient être répartis sur dix annuités (loi du 25 juillet 1793) et être effectués en assignats, au pair. Il est vrai que le versement fait par le grand-père Grellier aurait dû être au moins de 12 %. En outre il avait été fait avec un retard de un mois.

L'année suivante (23 Fructidor An III - septembre 1795) Louis Grellier fait un nouveau versement de 3 311,20 francs affecté au paiement de la métairie qu'il louait avant la Révolution, et ce, sous le régime de la loi du 8 Ventôse An III. Encore semble-t-il qu'il ait attendu le plus possible avant l'écoulement du délai fixé par cette loi, pour pouvoir jouir de la prime accordée aux versements effectués avant le 1er Vendémiaire An IV (23 septembre 1795).

Un nouveau versement global de 49 735,53 francs fut fait les 23 et 25 Messidor An IV (Juillet 1796). Versement en mandats territoriaux par conséquent, et peu avant la loi du 13 Thermidor An IV , alors, que ces mandats étaient encore acceptés au pair, bien que déjà tombés à 1/10 de leur valeur nominale.

Puis Louis Grellier ne versa plus rien.

Mais l'administration ne le tenait pas pour quitte.

Sous l'Empire on lui réclamait une somme globale de 28 933,15 francs pour ses acquisitions de la maison et retenue du Port de Roche, pour la métairie du Port de Roche et pour celle du Bois.

Il répond par des pétitions: le 1er Avril 1813, il invoque sa misère, conséquence des troubles dans l'Ouest et il présente qu'il pouvait se croire libéré par ses quittances des 23 et 25 Messidor An IV.

Le 20 novembre 1813, nouvelle pétition. Il y reprend les mêmes arguments et au surplus, objecte la prescription. Ces arguments ne furent pas retenus et un arrêté préfectoral du 22 mars 1814 maintenait les décomptes déjà notifiés.

Nouvel appel. Mais une décision ministérielle du 5 juillet 1815 approuve le principe de l'arrêté du préfet, tout en réduisant la dette 4 000 francs, payables en 4 termes égaux, de 3 mois en 3 mois, à partir du 1er août suivant. Cette décision donnait presque gain de cause à Louis Grellier et le 8 novembre 1815, deux versements avaient déjà été effectués pour un total de 1 998,20 francs.

Contre la décision ministérielle, intervint aussitôt Guillaume-Marie-René Guichardy de Martigné, intéressé dans l'affaire puisque la loi du 5 décembre 1814 attribuait aux anciens propriétaires les sommes encore exigibles des acquéreurs de ces biens.

Il y eut pourvoi devant le Conseil d'Etat, et l'administration des Domaines soutint cette opposition, par un mémoire entièrement favorable aux Guichardy. Il y est dit qu'on a réduit à tort le débet de Grellier, qu'on s'est "trop facilement rapporté à son assertion que le revenu des biens ne s'élevait pas au dessus de 700 francs, tandis qu'il est reconnu aujourd'hui que les mêmes biens sont imposés à la contribution foncière sur une évaluation de 1 630 francs de revenu, appréciation qui n'est jamais exagérée."

En conséquence, l'administration demande "qu'on lui donne acte de la déclaration qu'elle fait, qu'elle n'entend pas suivre l'effet de la décision du 5 juillet 1815, en ce qui concerne la réduction du débet de Grellier" .

Que celui-ci ne put payer, et c'était la saisie et la vente de ses propriétés dans des conditions telles que l'ancien propriétaire y rentrait a coup sûr.

Sur ces entrefaites, Guillaume Guichardy mourut. Sa fille, mariée à Alexandre Leriche de la Poupelinière, Marquis de Breuillepont, ne laissa pas tomber l'affaire. Au contraire.

L'ordonnance royale du 3 décembre 1817 lui donna gain de cause. Un des considérants déclare: "que depuis la loi du 5 décembre 1814, l'administration des Domaines, chargée uniquement de recevoir et de transmettre aux anciens propriétaires les sommes encore exigibles, provenant des décomptes des, biens vendus, n'ayant qualité, ni pouvoir, pour consentir en leur nom et au profit des acquéreurs, la réduction ou remise du reliquat porté auxdits décomptes".

Louis Grellier était donc condamné au paiement de ses décomptes tels qu'ils avaient été arrêtés en 1813, accrus des intérêts qui avaient couru depuis cette date, au total 33 985,91 francs. Sa situation parut critique. Il laissa saisir son mobilier le 20 mars 1818. Mais les Ereuillepont suivaient l'affaire avec une activité inquiète, poussant les poursuites au près de l'administration des Domaines. Et leur notaire, Maître Duclos, surveillait le Grand-père Grellier. Celui-ci sut se défendre. Il parla de vente volontaire du Port de Roche, et par de fermes promesses, il obtint du Directeur des Domaines de Rennes, un délai de 2 mois pour s'acquitter.

Les choses, en effet, se précipitaient.

Les émigrés avaient repris leurs anciennes places; les questions les plus importantes étant résolues, on pouvait s'occuper de leurs intérêts matériels.

Le Receveur des Domaines de Rennes, Filanchère, est très ennuyé de sa mansuétude. Le 14 mai 1818, il adresse à Filloux, receveur de Sain, la lettre suivante:

"Ce que je vous écris, Monsieur et Cher Receveur, est confidentiel, comme ce que j'ai appris par le courrier d'hier qui est confidentiel. Il y a une dénonciation au Ministère des finances contre moi, pour le délai que j'ai accordé à Grellier. Le mémoire était déjà souscrit d'un renvoi au directeur général, lorsqu'il est tombé par hasard sous la main d'un chef de division qui l'a serré dans son portefeuille jusqu'à ma réponse à son avis. Il me blâme beaucoup d'un délai , s'il existe) que j'ai accordé. On devait toujours continuer les poursuites; et il craint que je ne sois compromis par mon trop de complaisance. J'ai pour ennemis les antagonistes de Grellier. Ils sont à Paris et je ne doute pas de leur mauvaise volonté.

Il faut, mon Cher Receveur, mander Grellier, lui exposer ma position et l'engager à se libérer dans ce mois, ou au moins à payer un fort acompte qui figurera dans l'état de ce mois. Priez, pressez et tâchez de me tirer de l'embarras où je me suis mis."

Le même receveur de Bain, était sollicité, mais en sens contraire par le notaire de la famille de Breuillepont.

Duclos, notaire royal, au receveur de Bain

15 mai(1818)

"Le sieur Grellier avait proposé son château à 30 000 francs. Le jour où il devait le vendre par adjudication, il n'en demandait que ce prix-là. Mais lorsque je lui demandais combien il voulait le vendre à ses anciens maîtres, il me répondit: à cause d'eux je consens à leur vendre pour 35 000 francs (souligné dans le texte). Faites-moi le plaisir de me dire s'il est vrai que M. le Directeur ait accordé deux mois pour le paiement de cette dette. Je regarde cette suspension aux suites comme illégale et injuste."

Et cette nouvelle lettre du 30 mai.

"S'il avait percé comment le Sieur Grellier a fait tant d'argent, je vous aurais beaucoup d'obligation de me le dire, quoi que j'aie quelques données à cet égard. Je recevrais ces renseignements de votre part confidentiellement, sur ma parole d'honneur." (note 1 ).

On voit donc, que tout en attaquant, les Breuillepont essayaient de racheter leurs biens vendus, ainsi d'ailleurs que la loi leur en laissait la possibilité. ils jouaient sur les deux tableaux. Mais la dernière lettre citée arrivait après que les sommes encore dues avaient été payées. En effet, à la grande colère des Breuillepont, le solde du compte avait été versé le 25 mai 1818. Le notaire devait le savoir. Sa curiosité sur la façon dont les fonds avaient été réunis semble sans grande portée.

Voici d'ailleurs le détail des derniers versements

 10 août 1815  960,55 francs
 8 novembre 1815  1 038,20 francs
 7 janvier 1817  2 001,25 francs
 10 avril 1818  19 815,49 francs
 25 mai 1818  10 168,32 francs
 Total
 33 981,91 francs

qui est le chiffre donné par Guillou et Rebillon. Mais il semble qu'il y ait là aussi une erreur d'impression, car le total exact est: 33 983,81 francs.

Par tradition de famille nous savons comment furent réunis les derniers fonds, ou tout au moins comment Louis Grellier réussit à les compléter. On le rappellera plus loin.

Il ne faudrait pas cependant inférer, d'après la première des lettres citées (celle du 15 mai), que le grand-père demandait plus cher de son château aux anciens propriétaires qu'il n'espérait en retirer par adjudication. Celle-ci devait normalement rapporter une somme supérieure au prix de départ, alors qu'en vendant de gré à gré, la somme qu'il aurait reçue était fixée.

La loi du 27 avril 1825 "accordait une indemnité aux anciens propriétaires de biens-fonds confisqués et vendus au profit de l'Etat, dans le temps de nos discordes civiles". Cette loi est connue sous le nom de "milliard des émigrés".

La somme prévue de un milliard, pour les indemnisations semblait alors fabuleuse. Le Général FOY avait fait remarquer que depuis la mort de N.S. J.-C., il ne s'était pas écoulé un milliard de minutes. Le mot avait frappé. Il resta.

Cependant, l'indemnisation devait se faire par des inscriptions de rente à 3 % sur le Grand Livre de la Dette Publique: le capital des rentes serait égal à 18 fois le revenu de 1790, des domaines aliénés et serait délivré aux indemnitaires par cinquième d'année en année. Cet échelonnement ménageait les finances publiques. Cependant la somme de un milliard augmentait de 1/4 la dette publique qui s'élevait environ à 4 milliards. En fait l'augmentation était plus faible puisque le 3 % s'échangeait à 75 francs;.

Si l'opinion publique trouvait exagérée la somme inscrite dans la loi, les anciens propriétaires, qui avaient reçu des indemnités ou allaient en recevoir, pensaient, au contraire, avoir été lésés.

A titre de curiosité, voici comment fut indemnisée la fille de Guillaume Guichardy, Gabrielle Isidore, femme d'Alexandre Leriche de la Poupelinière, Marquis de Breuillepont::

 Pour Fougeray, divers biens dont 3 lots
seulement acquis par les frères Grellier
 60 809,00 fr.
 Langon (District de Redon)  9 949,50 fr.
 St-Rémy du Plein et Sens de Bretagne
(District de Dol)
 11 950,56 fr.
 Achat par personne interposée
St-Rémy du Plein
 2.520,80 fr.
 Total
 95 737,86 fr.
 Passif
 29.886,37 fr.
 Indemnité, après rectifications (2/2/1828)  61 753,95 fr.

Mais, la même réclame, conjointement avec des cousines pour la succession de sa mère Julie, Sainte Isidore Farcy de Cuillé, pour des biens vendus à Rennes. Elle reçu pour sa part les 2/3 de l'indemnité allouée de ce chef, soit 2/3 de la rente de 738 francs.

Les versements effectués par Louis Grellier en 1815 et 1818 bénéficièrent en fait à l'Etat.

Pour toute compensation, les Breuillepont durent se contenter de leur part dans l'indemnité du milliard. Elle fut établie (autres biens situés à Fougeray compris) à 68 809 francs, dont il fut déduit 29 886,37 francs représentant le produit des décomptes de Louis Grellier payés en 1818 et qui allèrent aux Breuillepont, réduisant ainsi la somme que l'Etat versait aux anciens propriétaires du Port de Roche.

Invoquant le revenu réel des biens de Guichardy en 1790, ceux-ci se plaignirent d'une lésion de 56 161,80 francs pour les biens sis en Fougeray et Langon. Le préfet proposa qu'il leur soit alloué 56 241,50 francs sur le fonds commun. Ce qui les indemnisa très largement.



Pendant la "Grande Guerre", la propriété servait de place d'armes pour les Chouans qui y avaient un dépôt de poudre. Le chef chouan de la région à cheval sur le Nord de la Loire-Inférieure et le Sud de l'Ille et Vilaine, était Terrien dit Coeur de Lion dont la bibliothèque de Nantes (Bibliothèque Municipale) conserve, au fonds Dugast-Mattifeux N° 27-178, deux lettres au District de Châteaubriant.

La "Grande Guerre" était terminée, au moment de l'acquisition du Port de Roche par Louis Grellier (14 avril 1794). La défaite de Savenay (23 décembre 1793) avait mis fin aux grandes opérations. Il ne semble pas qu'il y en ait eu dans la région de Fougeray. Mais il devait s'y trouver, comme un peu partout en Bretagne et dans l'Ouest, des îlots de résistance, qui prirent un peu plus d'activité lorsque les grandes opérations furent terminées.

Il est donc bien certain que la famille Grellier habitant aux portes du Château était au courant de ce qui s'y passait, et peut-être aussi était dans la confidence. Jean Grellier, avec la fougue de sa jeunesse, et sa stature (il mesurait paraît-il 6 pieds 6 pouces, ce qui dépasse les deux mètres. D'où son nom dans la famille, le Colosse, il portait tranquillement sur son dos une barrique pleine, soulevait facilement une lourde charrette en se plaçant sous celle-ci, et était infatigable: après une marche de plusieurs lieues, il s'amusait à sauter par-dessus des bancs à dossier. Par contre, son aîné, Louis était plutôt petit et beaucoup moins fort). Jean Grellier s'était déjà imposé comme un chef sur le plan local. Il est donc bien possible qu'au début, Louis Grellier ait eu l'idée de conserver la propriété à ses anciens habitants qui avaient émigré. La suite que l'on connaît prouverait plutôt le contraire.

Grand-Père (Jean-Louis II Desbois) nous disait qu'un détachement de l'Armée de Mayence, en route pour Quiberon en 1795, avait cantonné au Port de Roche et qu'un des soldats y avait oublié sa cuiller.

Cette cuiller, en fer, avait été recueillie par la famille et plus tard, Grand-Père qui y tenait beaucoup l'avait fait argenter. Il s'en servait toujours. De forme très plate, elle n'est pourtant pas commode, ni pratique. Mais Grand-Père disait que c'était la cuiller d'honneur. Elle se trouve chez moi.

En réalité l'Armée de Mayence stationnait en Bretagne bien avant le débarquement de Quiberon. Il est possible que la cuiller ait été oubliée par un soldat de l'un des détachements rameuté par Hoche sur la presqu'île, à l'annonce du débarquement, comme il est aussi possible que cette occupation momentanée du château se rapporte à la prise de la propriété par un détachement de Bleus, commandés par le Lieutenant Hugo, le futur Général "au sourire si doux". Cette prise eu lieu quelques jours après Quiberon (juillet 1795) alors que Hoche pourchassait la troupe si malencontreusement conduite jusqu'à Coetlogon par Pont-Bellanger et ramenée par Georges Cadoudal dans les forêts de Baud, où elle se dispersa.

Au cours des dîner chez Grand-Père on se moquait parfois de Victor Hugo. Il est à penser que si l'on s'était souvenu que le Port de Roche avait été pris par le père du poète, les critiques eussent été plus acerbes.

le général Joseph Hugo

On sait aussi qu'au Port de Roche (château ou village) furent réunis des prêtres réfractaires, qu'ils furent entassés sur deux navires qui les déportèrent en Espagne. Sur ce point les souvenirs de Grand-Père étaient muets.

Plus de 40 ans après cette période si troublée, une femme racontait à Grand-Père, alors enfant, qu'elle servait de liaison entre les bandes de Chouans, alors qu'elle-même était jeune. Et pour lui, elle imitait encore le cri de la chouette, signal d'appel ou de reconnaissance:

"Il joignit sphériquement les paumes, les pouces en-dessus, et souffla doucement entre ses pouces; puis plus fort; puis à gonfler ses joues: Galard ne s'y attendait pas: un hululement de chouette troublait l'air, d'abord comme lointain, puis avec une force grandissante; si juste, si précisément hulotte, chat-huant, grand-duc, qu'en plein jour et à votre oreille l'effet vous stupéfiait."

Après Waterloo, probablement de 1815 jusqu'au début de 1818, la région de Fougeray fut occupée par de la cavalerie allemande, sous les ordres du Général von TROMSTEIN, dont l'Etat-Major était à Rennes. Quelques cavaliers cantonnaient au château ou ses dépendances. Les occupants n'étaient pas aimés et faute de pouvoir faire plus, on les brocardait ; C'était disait-on, "l'invasion des puces, des ruches et des autruches".

En ce temps-là, même un mauvais jeu de mots avait du succès.

Il faut se souvenir qu'au début de la Restauration, Louis Grellier se voyait réclamer le solde de sa dette et qu'il arrivait à faire des versements. En plus de ces soucis, il devait compter avec les Allemands. Un jour, ceux-ci, soignant leurs chevaux forcent Louis Greillier à allier chercher de l'eau et à leur porter les seaux à l'écurie. "Le grand-père Grellier, disait mon Grand-Père, J.L.Desbois, n'était ni très grand,ni très fort et il était assez âgé" (Il n'avait pourtant pas beaucoup plus de 50 ans à cette époque) "Lorsqu'il vit que les Allemands jetaient l'eau sur les paturons de leurs chevaux et exigeaient d'autres seaux, il refusa d'en apporter de nouveaux. Il rentre chez lui, où les Allemands le poursuivent en le menaçant".

"L'un des enfants de Jean Grellier, qui traînait par là, court vers l'atelier où travaillait son père en criant : Ils vont le tuer".

"Jean saisit alors une "lunette de tanneur" (et Grand-Père nous expliquait que c'était un outil rond, à bords très tranchants à peu près grand comme une assiette, et qui servait à parer les cuirs). Arrivé au château, il voit, au rez-de-chaussée, la salle à manger envahie par les Allemands vociférant, et son frère essayant de leur tenir tête."

"Sa lunette à la main il fait irruption dans la pièce et crie : "Le premier qui touche à mon frère, je l'éventre."

"Si les Allemands ne comprirent pas les paroles, du moins l'attitude de Jean montrait assez son intention. Et comme il en imposait, même aux occupants, par sa taille et par sa force, le silence se fait aussitôt. Cependant, l'un des Allemands fait un pas en avant. Jean Grellier dépose sa lunette de tanneur, saisit l'Allemand par le ceinturon le soulève de terre, traverse la pièce au milieu de tous les autres, et le jette par la fenêtre."

"Les autres applaudirent et l'incident fut clos. Par la suite ils se montrèrent plus corrects."

Jean Grellier devait avoir à ce moment 37 ou 38 ans.



Il semble qu'après son mariage avec Marie-Françoise Grellier, Jacques-Aimé-René Desbois soit venu habiter le Port de Roche. L'acte de mariage en date du 30 août 1819 (note 1 ) précise que le marié et son père, le sieur Jean-Louis Desbois (note 1) demeuraient au chef-lieu de Fougeray, où Jean-Louis était maître tanneur, alors que Marie-Françoise habitait avec ses parents au Port de Roche. L'acte est signé des époux et de leurs parents. Marie-Françoise a une signature fine et élégante. Il est à remarquer que dans ces familles, même les femmes savaient signer, donc savaient écrire, ce qui alors n'était pas si commun et indique une situation assez notable. L'instruction était d'ailleurs assez développée à Fougeray, grâce aux collèges de garçons et de filles qui y existaient depuis longtemps, ainsi qu'on l'a vu. Cependant, on constate d'après les actes de l'état-civil, que de très nombreux habitants ne savaient pas signer.

L'acte de naissance de Grand-Père Jean-Louis Desbois en date du 10 août 1831, précise que ses parents habitaient le Port de Roche et que Jacques-Aimé Desbois était propriétaire. Ce qui ne signifie pas qu'il n'avait aucune autre occupation.

Tous les enfants de Louis Grellier, ni même ses frères et sœurs ne sont pas restés au Port de Roche, ni même Fougeray. Les enfants de Mathurin Grellier et de Marie Chevallier, avaient à des époques qu'il est difficile de préciser, du moins pour certains d'entre eux, émigré vers d'autres cieux.

Une sœur de Louis, avait épousé Gilles Pasgrimaud, tanneur à Redon, et Grand-Père parlait souvent de l'Oncle Pasgrimaud qui semble avoir été considéré par la famille comme un être un peu supérieur, peut-être d'ailleurs parce qu'il habitait "la ville". Ce Gilles Pasgrimaud est témoin, à la naissance de Lazare, fils de Louis Grellier.

Marie, autre sœur de Louis (1766+20/10/1829) avait épousé Jean Gobin et habitait au village de la Claie en Fougeray.

Perrine-Andrée habitait Rennes en 1795, date à-laquelle elle est témoin à l'acte de naissance de Aimée Grellier, fille de Louis et de Louise-Ameline. Perrine était née vers 1771.

Rose-Aimée-Mélanie (1772+26/7/1819) avait épousé d'abord Christophe Loquet, marchand à Fougeray qui acheta une maison, bien national, Rue du Pont Saint-Père, au chef-lieu; puis en secondes noces Olivier Bourgeois, serger.

Renée (1773) épouse le 2 Frimaire An IV (23 novembre 1795) Pierre Armand Favoreau, veuf de Judith Salmon, né le 21/8/1760; marchand à Sion, Loire-Inférieure.

Jean-Marie Grellier (1779) (?) qui, sous la caution de son frère achète la métairie du Bois, ne l'a pas toujours habitée, si toutefois il y a habité, car on le retrouve dès l'An X et en l'An XII au Port de Roche, au moment de la naissance de ses enfants, Sophie et Jean-Marie. Il était marié à Anne-Philippe. On sait qu'il habitait le Port de Roche au début de la Restauration. La métairie du Bois était louée à un autre cultivateur.

Jean-Marie, le fils, était, je crois le parrain de Grand-Père Desbois et était tellement heureux d'avoir un filleul qu'au moment du baptême, comme le prêtre demandait quel serait le nom de l'enfant, il répondit "Jean-Louis Grellier, comme son parrain". Ce qui fit beaucoup rire tout le monde. En fait, Grand-père fut baptisé sous le nom de Jean-Louis, qui était celui de son propre grand-père Desbois. Mais plus tard l'usage s'établit de l'appeler Louis.

Amant Maurice Isidore Grellier semble ne pas être resté à Fougeray enfin le dernier . François, habitait au village de Launay en Fougeray.



Après son mariage, Jacques Aimé Desbois s'était installé au Château du Port de Roche où sont nés ses 8 enfants. Il y habitait avec une partie de la famille Grellier. Il est probable que la tannerie et les terres y étaient exploitées en commun.

Alors que Grand-Père avait à peine 3 ans, quelque réparation ou construction était en cours au Port de Roche. Le maçon déposait sa musette le matin dans la cuisine et selon la coutume on lui "trempait la soupe" à midi: ainsi les ouvriers avaient un repas chaud.

Naturellement, l'ouvrier avait du pain noir, un peu moins cher que le pain blanc. Ce pain bis faisait grande envie à Grand-Père car, chez eux, les Grellier et les Desbois mangeaient du pain blanc. Mais sa mère lui dit "C'est le pain du maçon. Il ne faut pas en prendre, ou bien demande-lui s'il veut bien t'en donner".

Grand-Père sortit, alla jusqu'à l'angle de la maison et cria "Maçon, veux-tu me donner de ton pain ?"

Aucune réponse, l'ouvrier était peut-être trop loin pour entendre, ou bien grand-père se gardait bien de crier fort.

Il répète sa question, et sans attendre, fit la réponse "Vi, mon Li". (Oui, mon Louis).

Et tout fier, il revient dire à sa mère : le maçon a dit "Vi, mon Li". Quoique celle-ci, se fut bien aperçue de la supercherie elle donna à son fils un morceau de pain bis. Et comme le maçon s'étonnait d'avoir du pain blanc à son déjeuner, l'histoire lui, fut contée. Il s'amusa, parait-il beaucoup. Mais Marte-Françoise Grellier (Desbois) profita de cette circonstance pour rappeler à son fils le respect de la propriété d'autrui, même pour les plus petites choses, l'observation scrupuleuse de la vérité. Il faut croire que la leçon avait porté car dans sa vieillesse Grand-Père se rappelait encore cette histoire, nous la narrait souvent et nous disait tout le respect que sa mère avait su inspirer à tous ses enfants. Il avait pour elle une véritable vénération, bien méritée d'ailleurs, car notre arrière-grand-mère (dont je possède une photographie, ainsi qu'une photographie de Jacques Aimé Desbois) semble avoir été une femme remarquable ayant élevé ses enfants dans les traditions du devoir sous toutes ses formes et de l'honneur qui leur ont laissé une trace indélébile.

Vers 1835, pour une raison qui aujourd'hui nous est inconnue, la famille Grellier voulut se débarrasser du Port de Roche. Peut-être s'agissait-il de réaliser le partage entre les enfants de Louis Grellier. Les souvenirs de J.L.Desbois, sur ce point étaient assez vagues. La vente avait eu lieu alors qu'il avait à peine 5 ans. Ce qu'il en savait lui avait été rapporté par ses parents. Si la raison de la vente ne nous est pas connue, les souvenirs de Grand-Père peuvent être corroborés par d'autres sources.

Il nous disait que l'acquéreur voulait avoir l'accord des héritiers de Guillaume Guichardy de Martigné. C'est également la tradition qui s'est transmise dans la famille de l'acquéreur, ainsi que me l'écrivait en Avril 1959, le propriétaire du château, M. Yves de Gouyon:

"Port de Roche a été acheté en 1830 ou vers cette époque par mon arrière-grand-père, M. de la Fruglaye. Il a ensuite passé entre les mains d'une de ses filles et de son gendre, Raymond de Gouyon de Coipel. Je sais que mon arrière-grand-père désirant acheter le Port de Roche avait l'autorisation de le faire aux anciens propriétaires d'avant la Révolution.

"Ceci m'a été confirmé en lisant un livre écrit par M. de Bréhier sur les anciennes propriétés du pays de Fougeray. Mais il sera difficile de mettre la main sur ce livre qui a été publié mais probablement à peu d'exemplaires".

Il est possible que les Breuillepont aient exigé, pour donner cette autorisation d'achat, de recevoir la différence entre les sommes par eux perçues sur le milliard des émigrés et ce qu'ils estimaient devoir recevoir. Ceci n'est qu'une hypothèse peu certaine et qui ne pourra jamais être prouvée. Cette prétention aurait été illégale.

On peut d'ailleurs penser que la Marquise de Breuillepont avait été complètement indemnisée par la somme prélevée sur le fonds commun, que le préfet du département avait proposé de lui attribuer.

Il est d'autre part certain, d'après les souvenirs assez précis sur certains points, que conservait Grand-Père Desbois, qu'à un certain moment, Louis Grellier avait dû réunir assez rapidement une somme importante en numéraire.

Ainsi qu'on l'a vu, au début de ces notes et souvenirs, J.L.Desbois nous disait que le Port de Roche, payé en assignats avait dû, au retour des Bourbons être à nouveau payé en or. Il ne précisait pas davantage la date. D'après ce que l'on sait maintenant, il est presque certain que pour parfaire les sommes versées au printemps de 1818, Louis Grellier dû avoir recours à des amis pour terminer de payer ses acquisitions de 1794 - avec près d'un quart de siècle de retard ... - Le notaire Duclos dû avoir vent de ces emprunts. Sa lettre du 30 mai 1818 est significative. Mais il ne pouvait pas, légalement, s'y opposer.

Voici ce que Grand-Père nous disait souvent à ce sujet:

Se sentant surveillé, sur le point de voir sa maison saisie et vendue, Louis Grellier devait agir sans tarder, mais sans donner l'éveil réunir discrètement et rapidement une somme assez forte en numéraire, pour compléter les 30 000 francs-or qu'il lui restait à verser pour se libérer, car par le jeu des lois et les paiements en assignats dévalués, les sommes qu'il avait déjà versées ne représentaient qu'environ la moitié de la dette.

Sa fille aînée, Marie-Françoise, notre arrière-grand-mère, alors âgée à peine de 25 ans, fut chargée de collecter les fonds. Après avoir cherché qui pourrait encore lui prêter quelques louis, le Grand-Père Grellier désignait "l'élu" à sa fille. A la nuit close elle quittait la maison paternelle et allait frapper à la porte de la maison amie, souvent assez éloignée et qui était le but assigne pour ce jour-là.

"Comment, c'est toi, Marie ? Entre donc. Qu'y a-t-il pour que tu viennes si tard ? "

Les enfants et les domestiques écartés, Marie-Françoise exposait la requête de ses parents. Toujours on lui remettait quelques louis.

Et Grand-Père nous soulignait que le prêteur recommandait avec insistance . "Et surtout n'en parle à personne".

Jamais autre reçu ne fut donné. Preuve manifeste de la confiance qu'inspirait déjà la famille, pour qui, une promesse, une parole donnée vaut un écrit, nous disait souvent Grand-Père.


Les sommes empruntées furent remboursées petit à petit, peut-être par le produit de ventes de coupes de bois, car il semble bien qu'une partie des bois de la propriété est peuplée de sujets remontant aux premières années du XIXè siècle.



L'acquéreur de 1835 M. de la Fruglaye, descendait d'une famille assez répandue en Bretagne et qui avait compté plusieurs prêtres ou religieux. On trouve entre autres, François-Hyacinthe de la Fruglaye de Kerver, vicaire général de Quimper, curé de Crozon, puis Évêque de Tréguier en 1732. Il chercha à combattre le jansénisme dans son diocèse et mourut à Tréguier le 3 décembre 1745, à l'âge de 60 ans. Puis Dom Claude-Marie de la Friglaye religieux de Prières, nommé Abbé de cette maison le 24 septembre 1741. Il fut béni par son oncle, l'Evêque de Tréguier le 25 avril 1742 et fut vicaire général de l'Ordre de Citeaux pour la Bretagne.

A la Révolution, des membres de cette famille avaient émigré. Le plus marquant fut le Comte de la Fruglaye. En 1795, il était à Jersey, l'État-Major chargé de la liaison entre les Chouans et l'Angleterre, sous l'autorité du Prince de Bouillon dont l'intempérance et l'incapacité étaient notoires. On lui adjoignit donc la Fruglaye, avec le Chevalier de Chateaubriand, Labesse, Gouyon de Vaucouleurs, le Chevalier de Péronne, le marquis de la Bouêssière et plusieurs autres .

Après l'équipée de Quiberon, la Fruglaye fut envoyé en Normandie, porteur pour toute instruction, de cet ordre, écrit de la main du Comte d'Artois (le futur Charles X) : "Les Français qui liront le présent billet peuvent prendre toute confiance en ce qui leur sera dit de ma part par le Comte de la Fruglaye" .

Vers la fin du XIXè siècle, l'acquéreur du Port de Roche laissa la propriété à l'une de ses filles mariée à Raymond de Gouyon de Coipel dont la famille est originaire de Renac (I.& V.) et qui tire son nom de la terre de Coipel, vendue avant la Révolution. Elle s'établit alors à la Ville-Janvier en Cournon (Morbihan) et se trouva être voisine de Jacques Aimé-René Desbois lorsqu'il vint s'établir lui-même avec les siens dans les maisons du bout du pont qui va à la Gacilly, à la limite de la commune de Cournon, au lieu-dit: l'Hôpital St-Jean .

Le propriétaire actuel du Port de Roche est M. Yves de Gouyon de Coipel.

Il semble cependant qu'avant de s'établir "au bout du pont" en Cournon, la famille de Jacques Aimé Desbois ait habité, sinon possédé une propriété appelée Kercabon sur laquelle je n'ai aucun renseignement.

Mais Grand-Père Desbois qui n'aimait pas les "noms à charnière" lorsqu'ils étaient de récente fabrication, nous disait souvent : "Mais moi aussi, je pourrais m'appeler Desbois du Port de Roche de Kercabon"

Ce qui, au fond, n'aurait pas sonné si mal.
 
 

Georges VAILHEN.